Climat, vieillissement démographique… ces défis à venir et combien ils nous coûteront

C’est une vision pres que apocalyptique du monde à venir que nous propose Nouriel Roubini dans «Mégamenaces» (Ed. Buchet- Chastel). L’homme qui avait annoncé la crise des subprimes dès 2006 et la tornade financière l’ayant suivie y balaie tous les sujets qui inquiètent : le sur en det tement, le vieillissement de la population, le changement climatique, l’instabilité financière… Autant de menaces qui ne sont pas suffisamment prises au sérieux, ou alors, quand elles le sont, trop tard pour prendre les mesures qui s’imposent.

Toutes ces dérives ont un point commun : elles vont coûter cher, et même très cher. Seule solution pour espérer éviter le chaos et assurer le financement des réparations : une croissance forte et durable de 5 à 6% dans les économies développées. On en est loin.

La bombe à retardement démographique

Avez-vous remarqué que les publicités sur les réseaux câblés tels que Fox News ou CNBC s’adressent majoritairement au troisième âge? Des pubs vendant du Viagra, des analgésiques et des compléments alimentaires contre la perte de cheveux signalent clairement une chose: le piège démographique est arrivé. La sonnette d’alarme tinte depuis des décennies, mais nous continuons à faire la sourde oreille. (…)

Nous connaissions la dette explicite, c’est-à‑dire les contrats entre emprunteurs et prêteurs. Or, un autre type de dette éclipse le prêt automobile, les cartes de crédit, les prêts personnels, les prêts hypothécaires, les dettes publiques, etc. La facture officielle de la dette explicite n’est rien comparée à celle de la dette implicite: toutes les obligations financières prévisibles dans notre avenir que sont la fourniture de filets de sécurité financiers aux travailleurs vieillissants et l’atténuation des conséquences destructrices du changement climatique mondial. (…)


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Comment supporter ces coûts massifs? Il faudrait que les charges sociales pesant sur les travailleurs actuels pour financer les pensions et les soins médicaux des retraités et des futurs retraités soient démesurément revues à la hausse, et il n’est même pas sûr qu’elles garantissent des ressources suffisantes. Imprimer suffisamment d’argent déclenchera l’inflation ou finalement l’hyperinflation. Revenir sur les promesses faites aux retraités et aux travailleurs bientôt en retraite – ou même relever l’âge de la retraite – est une invitation à l’agitation politique. Pour joindre les deux bouts, il nous faut de plus en plus compter sur la seule possibilité restante: une dette supplémentaire que nous ne pourrons jamais rembourser. Cela finira mal.

Je n’ai rien contre le fait de vieillir. Personne n’y échappe. Mais une main-d’œuvre vieillissante peut amorcer une spirale fatale de problèmes. Le vieillissement réduit l’offre en travailleurs et pèse sur la productivité tandis que l’investissement dans de nouvelles machines diminue. Les promesses financières – pensions et soins médicaux – détournent des parts croissantes du revenu national au profit d’une population plus âgée. Comme les emplois se délocalisent à l’étranger et que les robots prolifèrent, les économies avancées recrutent de moins en moins de travailleurs, lesquels doivent soutenir un nombre croissant de retraités.

Si cette tendance se poursuit – et je ne vois aucune raison pour qu’elle ne le fasse pas –, nous pouvons oublier un avenir qui perpétue des siècles de progrès social d’une génération à l’autre. Au lieu de servir à acheter des biens et à constituer un pécule pour les jeunes familles, les chèques de paie des travailleurs en activité seront de plus en plus dévolus au maintien de filets de sécurité pour les personnes âgées. La baisse des dépenses et de l’épargne des jeunes générations freinera la croissance économique.


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Une possibilité pour résoudre le problème du financement serait d’imposer un groupe comportant peu d’électeurs: les citoyens les plus riches. Taxer les milliardaires est peut-être une idée séduisante dans certains milieux progressistes, mais cela peut être aussi inefficace, voire contre-productif. Prendre ne serait-ce que des centaines de milliards de dollars à des milliardaires serait encore bien en deçà des passifs potentiels qui se chiffrent en milliers de milliards. En outre, personne n’a de meilleurs comptables capables de trouver les moyens de contourner de lourds impôts que les milliardaires. (…)

Si la croissance était robuste et les emplois abondants, l’immigration pourrait en partie résoudre le problème du vieillissement de la population. Davantage de travailleurs salariés pourraient cotiser à la Sécurité sociale. Un nombre accru de consommateurs alimenterait la demande, stimulant la croissance des revenus qui allège le fardeau de la dette actuelle et implicite. (…) Néanmoins, convaincre les électeurs dans les économies avancées de prendre parti pour les immigrés n’est pas une tâche facile.

L’avenir est sombre, et je suis désolé de le signaler. Même si les pays développés pouvaient absorber un nombre sans précédent d’immigrants, les promesses de pensions de retraite et de couverture médicale aux travailleurs âgés deviendront intenables dans un avenir prévisible. Les emprunteurs publics et privés se disputeront les fonds disponibles. Les pays qui peuvent imprimer de l’argent feront marcher la planche à billets. D’autres seront brusquement en défaut de paiement ou connaîtront une inflation élevée, autant d’invitations au chaos social qui stimule les conflits et accélère l’émigration.


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La menace de l’intelligence artificielle

Jusqu’à une date très récente, l’obligation de présenter des preuves bloquait ceux qui croient au pouvoir de transformation de l’intelligence artificielle (IA). Les machines améliorées savaient accomplir des tâches répétitives, mais la pensée profonde semblait demeurer une caractéristique exclusivement humaine. Le débat continue, mais l’écart entre l’intelligence biologique et l’intelligence artificielle s’est résolument rétréci.

Actuellement, une pression croissante oblige les sceptiques à nommer des tâches que les ordinateurs ne pourront jamais exécuter – depuis la maçonnerie jusqu’à la neurochirurgie. Mais pourquoi un robot ne pourrait-il pas gérer la pose de briques, puisqu’il existe déjà des IA qui, alliées à l’impression 3D, peuvent dresser des murs de maisons préfabriquées beaucoup plus rapidement que n’importe quel maçon?


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L’intelligence artificielle est-elle destructrice d’emplois ?

Un scénario extrême annonce le mariage d’humains superintelligents avec des ordinateurs qui surpassent l’intelligence humaine, et avec des robots dotés de capacités mécaniques surhumaines. Au-delà de ce point, le monde devient méconnaissable. En effet, nous serions confrontés à une toute nouvelle espèce humaine hybride avec un cerveau et des muscles plus puissants qui pourraient supplanter l’Homo sapiens, tout comme nous avons supplanté les néandertaliens.

Si vous pensez que votre emploi est sûr, détrompez-vous. Outre les gains de productivité souhaitables, l’IA entraîne des perturbations personnelles et systémiques indésirables. Avant que les machines ne deviennent plus intelligentes que les humains et ne prennent effectivement le contrôle de pans importants de la technologie elle-même, et que la croissance technologique ne devienne incontrôlable et irréversible – moment que les experts appellent la «singularité» –, la disparition des emplois pèsera sur la demande des consommateurs.

De nouveaux emplois pourront peut-être venir les remplacer, comme par le passé, mais pas si des algorithmes sur mesure peuvent également assurer ces tâches. L’augmentation de la productivité est de prime abord réjouissante, car le gâteau économique croît rapidement… jusqu’à ce que la multiplication des inégalités et la diminution de la demande des consommateurs mettent davantage de personnes au chômage. Lorsque la spirale s’accélère, les économies traversent des moments difficiles. (…)

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Les emplois intéressants qui ont émergé du déclin de l’industrie manufacturière et de l’essor des services nécessitaient des cerveaux, pas des muscles. «Travailleur du savoir» – c’était la catégorie à laquelle tout le monde voulait appartenir. Mais à présent nous avons perdu notre monopole sur la connaissance. L’intelligence artificielle peut gérer des emplois désirables mieux et plus rapidement que les cerveaux humains. Il y aura des emplois pour les humains, mais qui en voudra? (…)

Personne ne sait combien de temps il faudra pour qu’un grave chômage technologique structurel rende la plupart des travailleurs inutiles. Mais même la période intermédiaire semble difficile, sujette à des chocs de la demande négatifs. Tout indique que les différentes formes d’IA feront baisser les salaires et les traitements. A mesure que les gens gagneront moins, les inégalités augmenteront. L’innovation technologique, qui exige une forte intensité de capital, est axée sur les compétences élevées et est économe en main-d’œuvre. Si vous possédez la machine ou si vous faites partie des 5% appartenant à la classe supérieure de la population, l’IA vous rendra plus riche et plus productif. Si vous êtes un col bleu ou un col blanc peu ou même moyennement qualifié, l’IA finira par réduire votre salaire et rendre votre emploi obsolète. (…)


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Une planète inhabitable ?

A moins que vous ne viviez sur des hauteurs et sous des latitudes fraîches avec abondance d’eau potable et de riches terres agricoles, préparez-vous à déménager. Si la chance vous a amené au bon endroit, attendez-vous à voir arriver en masse de nouvelles populations dispersées par le réchauffement climatique, à la fois humaines et microbiennes. Débattre des causes du changement climatique fait perdre un temps précieux.


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«Il est sans équivoque que l’influence humaine a réchauffé l’atmosphère, l’océan et la terre. Des changements étendus et rapides dans l’atmosphère, l’océan, la cryosphère et la biosphère se sont produits, rappelait le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) en août 2021. Un réchauffement mondial de 1,5 et 2 degrés sera dépassé au cours du XXIe siècle, à moins que des réductions importantes des émissions de dioxyde de carbone et d’autres gaz à effet de serre (GES) ne se produisent dans les décennies à venir.» Moins d’un an plus tard, au printemps 2022, de nouvelles recherches scientifiques ont suggéré que le monde risquait de plus en plus de connaître un réchauffement climatique de 1,5 degré au cours des cinq prochaines années. (…)


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Le remède principal serait une «atténuation», c’est-à-dire une démarche qui permette d’atteindre le zéro net d’émissions de GES dès que possible. Compte tenu des technologies actuelles, cette solution draconienne implique une croissance nulle ou négative dans la majeure partie du monde pour les années à venir.

Nous en avons eu un avant-goût amer en 2020 lorsque la pandémie de Covid-19 a bloqué l’activité terrestre, provoquant la pire récession depuis six décennies. Mais les émissions nettes n’ont diminué que de 8% à l’échelle mondiale. Et cette nouvelle partiellement bonne pour le climat a été accompagnée de conséquences catastrophiques pour les emplois, les revenus et le niveau de remboursement de la dette… qui dépend d’une économie en croissance. (…)


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Une atténuation réussie signifierait qu’on a persuadé les pays en développement de contribuer à maintenir l’augmentation des températures au-dessous des 2 degrés. A moins que les pays riches ne donnent beaucoup plus à ces économies plus pauvres – et, jusqu’à présent, ils n’ont même pas tenu leurs maigres promesses actuelles de 100 milliards de dollars de subventions –, l’atténuation semble impossible. Même le respect des engagements actuels pourrait ne pas arrêter une hausse de 3 degrés d’ici 2100, ce qui déclenchera l’Armageddon.

La seconde option est l’adaptation: accepter que les températures puissent augmenter de 2,5 à 3 degrés, voire plus, et essayer ensuite de limiter les dégâts. Mais une adaptation à grande échelle serait extrêmement onéreuse, voire inabordable, même pour les pays riches.

En 2012, l’ouragan Sandy a causé pour 62 milliards de dollars de dégâts à New York et dans ses environs. On a donc réclamé bruyamment des mesures préventives. Une proposition comportait un chapelet d’îles artificielles long de 9 kilomètres avec des portes rétractables. La fermeture des portes protégerait la métropole des ondes de tempête la prochaine fois.


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Cette seule proposition chimérique coûterait 119 milliards de dollars et sa construction prendrait vingt-cinq ans. Pis encore, l’ensemble du projet, une fois terminé, pourrait être obsolète. Il protégerait New York des tempêtes, mais pas de la montée du niveau de la mer… (…)

Entre atténuation et adaptation, les estimations de coût – même les plus mesurées – sont ahurissantes. S’exprimant à Glasgow lors de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique de novembre 2021 (COP 26), la secrétaire américaine au Trésor Janet Yellen a déclaré: «Certains ont estimé le chiffre mondial entre 100.000 et 150.000 milliards de dollars au cours des trois prochaines décennies.» Comment des ressources si gigantesques – environ 3.000 à 5.000 milliards de dollars par an – seront-elles mobilisées entre le secteur public et le secteur privé? Cela a tout d’une mission impossible. (…)

Nous avons ignoré des faits inquiétants. Nous n’en avons pas cru nos yeux. Et, encore plus ironique, nous n’avions pas les ressources pour agir. Ça coûtait trop cher.

*Nouriel Roubini, économiste avait prédit avant tout le monde la crise des subprimes

1958 : Naissance à Istanbul. Il suit des études supérieures en Italie, avant un doctorat en économie (Harvard).
2006 : Il anticipe l’éclatement de la bulle immobilière aux Etats-Unis et la crise financière qui a suivi.
2022 : Consultant, il est aussi professeur d’économie à la Stern School of Business de l’université de New York.

Dans son livre à paraître le 12 janvier, Méga menaces, Nouriel Roubini identifie 10 menaces, comme la faible croissance ou l’inflation.

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